Je me méfie un peu des trop beaux stylos.
J'ai tendance à en tomber amoureux, puis à les perdre,
ce qui me fait ressentir un double deuil : à la fois
de la douleur attachée à la disparition d'un être
cher qui, prolongement de notre intelligence, nous a accompagné dans
toute une période de notre vie ; et celle de la culpabilité vis à vis
d'un autre être cher, celui qui nous a offert le stylo. Ainsi,
le seul beau stylo de ma vie dort-il dans son écrin au fond
d'un placard, momifié, de peur de le perdre. Il faudrait
que je l'équipe d'une balise Argos. C'est un Montblanc Meisterstück,
que mes parents m'avaient offert tout au début de ma carrière professionnelle,
quand je débutais dans le métier de journaliste.
A l'époque, la pompe n'était pas très au point
(il s'agissait d'un modèle à pompe et à plume
large) ce qui fait qu'à chaque fois que je prenais l'avion
(Air Inter, les charters de l'aventure, pour ceux qui étaient
nés à l'époque), il fallait que je prévoie
une chemise et une veste de rechange : mon Meisterstück fonctionnait
comme une Kalachnikov automatique et je finissais immanquablement
avec une marée noire autour du coeur. Mais surtout, je passais
mon temps à vérifier où il était, et
que je ne l'avais pas perdu. Aujourd'hui, il est dans le placard
de mon bureau. Nous nous voyons rarement, mais toujours avec plaisir.
J'ai ensuite commencé à écrire à la
machine avec 4 doigts, ce qui transforme l'écriture en un
petit staccato décomposant les lettres alors qu'à l'origine,
c'est un long fil que l'on sort de soi et que l'on tortille, les
ratures faisant partie du manuscrit comme des cicatrices, témoignage
du combat que l'on a livré contre les mots. L'asepsie cosmétique
du copier-coller a modifié en profondeur l'intelligence
que nous avons de l'acte d'écrire et la représentation que
nous nous en donnons.
En tant que coach, je travaille avec des clients dont l'écriture
s'est banalisée, noyée dans les claviers d'ordinateur
et de Blackberry, ayant perdu toute autre fonction que celle de
transmettre des informations. Le premier échange que j'ai
avec eux est toujours sur l'histoire de leur vie, que je leur demande
de rédiger en choisissant un support qui leur fait plaisir,
c'est à dire en réinvestissant la dimension ludique
et esthétique, et partant identitaire, de l'acte d'écrire.
Ecrire au stylo, sur un joli papier qui glisse ou qui crisse un
peu, m'apparaît comme un premier geste vers la
reconstruction d'une parole identitaire qui parle de nos intentions,
de nos croyances, de nos buts, nos valeurs, nos espoirs, nos rêves.
Ce retour vers une écriture du coeur passe aussi par le
sens que l'on donne à son instrument. La conviction d'écrire "mal" ou
de "ne pas savoir écrire", la hantise du regard
du lecteur, nous ramènent vers l'école et les apprentissages
mal vécus qui marquent au fer rouge dans leur aptitude même à se
mettre au monde des personne qui de ce fait, ne tenteront jamais,
selon le mot de Nietzsche, "d'accoucher d'une étoile
qui danse", tant ils sont persuadés que leur stylo
a des souliers de plomb.
Une belle histoire d'amour avec un beau stylo, c'est un premier
pas vers cette liberté découverte ou retrouvée.
Pierre Blanc-Sahnoun
pbsh.coach@gmail.com
Pierre BLANC-SAHNOUN est coach en entreprise
et Sociétaire
de la Coopérative Atlantique des Ressources Humaines :
il y accompagne les dirigeants, les équipes et les communautés.
Vivant à Bordeaux, il intervient auprès de grands
groupes, de PME, et également de collectivités.
Il est l’auteur de nombreux ouvrages et chroniques sur
l’art de devenir l’auteur de sa vie professionnelle. |